Plantation de thé dans les Cameron Highlands

Tout le monde s’y retrouve, dans les Cameron Highlands ? Le développement du district a créé des petites fortunes, à la fois dans le tourisme et dans l’agriculture, bien qu’officiellement il ne soit dédié qu’au développement agricole. Mais les habitant-e-s s’inquiètent de la piètre qualité des eaux, de leur rareté, et de la santé qui se dégrade. Des enfants naissent malformé-e-s, les cancers sont plus nombreux, et les préoccupations environnementales sont maintenant très présentes dans les têtes des Cameronians.

L’association fondée par Ramakrishnan Ramasamyn, un enfant du pays d’ascendance indienne, s’est dans un premier temps assuré le soutien de grosses ONG nationales et internationales mais aujourd’hui elle tient sur une base locale très motivée. Dans un district de 35.000 habitant-e-s, elle revendique 2000 membres. Fermiers bio ou aux techniques traditionnelles, patrons de la franchise d’une multinationale américaine ou de l’agence locale de la plus grosse banque du pays, propriétaires d’hôtels ou d’auberges, de nombreux acteurs et actrices de la vie économique de Tanah Rata et de ses environs contribuent au financement des activités de REACH (Regional Environmental Awareness Cameron Highlands, plaidoyer pour l’environnement dans les Cameron). Rama, qui la préside toujours, connaît sur le bout des doigts son milieu (il est pompier et sauveteur) mais aussi les questions d’écologie telles qu’elles se posent sur la scène internationale. Il rigole donc, lui dont les pesticides sont le cauchemar, en remarquant que l’acronyme est le même que notre programme européen d’évaluation des produits de synthèse.

Rama à Tanah rata

REACH réclame l’éradication de nombreuses pratiques agricoles sauvages qui consistent à s’installer en-dehors des terres allouées à l’agriculture, toujours plus haut et sur des pentes plus raides. La culture hors-sol ou sous serre ne permet plus à la terre d’absorber les eaux de pluie, les fermiers se battent dans une véritable guerre pour capter une eau que le voisin n’aura pas, et tout le monde disperse des pesticides en quantités aberrantes (1), sans le moindre procédé de filtration des eaux polluées. Les Cameron Highlands font figure de Far West en pleine ruée vers l’or vert, avec des conflits d’usage mal encadrés et même une tentative d’assassinat de Rama, dont le pick-up saboté est tombé dans un ravin. Les autorités ont pourtant à leur disposition une réglementation rigoureuse. Toute installation agricole est soumise à l’accord d’une pléthore de départements : agriculture, environnement, énergie, etc. Mais dans les faits les contrôles sont peu nombreux, rarement suivis de sanctions et les conversations sur l’environnement dans les Cameron finissent régulièrement sur des plaintes concernant la corruption (2). Il y a de fait autant de fermes illégales que légales dans le district, et l’on y trouve sous de fausses étiquettes des pesticides interdits, importés en contrebande de Thaïlande. « La plupart contient du DDT. Les populations d’insectes s’effondrent », observe Jason, qui est guide naturaliste.

Culture de fraises hors-sol

Situation paradoxale d’une vie sociale très réglementée mais d’un état de droit vacillant qui s’en remet aux bonnes volontés. Celles de REACH semblent inépuisables. L’association mène un programme de recyclage des déchets, qui promeut le compostage des matières organiques et compacte les recyclables avant de les faire traiter dans les basses terres. Elle s’est aussi fait connaître en sollicitant les habitants pour la réalisation collective d’un répertoire des 600 orchidées présentes dans le district, dont une partie a déjà disparu sous les pieds des visiteurs. Elle intervient également dans les écoles, sensibilise à l’environnement, commande des études épidémiologiques, mesure la qualité des eaux, lance des opérations de reforestation, etc. Le tout avec une seule salariée, un budget levé localement ou sur projet auprès d’instances internationales (fondations, ambassades, etc.) et des forces bénévoles qui incluent toutes les communautés ethniques, y compris les ouvriers agricoles migrants et les Orang Asli ou peuples autochtones, les premier-e-s concerné-e-s par la dégradation des paysages et la déforestation.

Paysage de serres à Tanah rata

Rama fait également office de ranger sur son temps libre, exerçant sa surveillance grâce à un appareil volant téléguidé qu’il prend soin de ne pas appeler un drone, puisqu’il n’a pas d’autorisation de vol, mais procédant à des « arrestations citoyennes » en cas de délit, un droit (un devoir !) qu’il a découvert dans sa lecture attentive des textes de loi. « Ce n’est pas du droit ou de l’État qu’il faut attendre la solution », nuance-t-il : « il faut que les mentalités évoluent. Les terres appartiennent encore à des petits fermiers, on a encore les moyens de faire changer les choses ici ». La communauté politique a encore son destin en main, mais aujourd’hui les petites fermes des Cameron font l’objet des convoitises de grosses compagnies qui les rachètent l’une après l’autre. Et il n’y a pas de mystère : un écosystème aussi fragile ne peut pas fournir fruits et légumes à la moitié du pays, ni accueillir beaucoup plus que sa capacité de charge. À 50.000 habitant-e-s, il se dégrade inéluctablement. Aujourd’hui, en comptant les ouvriers agricoles et les places d’hébergement, on y est. « Je donne encore cinq ans aux Cameron Highlands avant qu’on manque d’eau potable », prédit Rama. Mais cela ne l’empêche pas de se faire ami-e-s et ennemi-e-s en tentant de renverser le mouvement (3).

Randonnée dans les Cameron

(1) Les ouvriers agricoles qui les manipulent sont peu sensibilisés à leurs dangers et mal encadrés par des fermiers malaisiens peu présents. Ils viennent du Bangladesh, du Népal, de Birmanie, d’Indonésie. Ils travaillent pour moins que les mille et quelques ringgits qui sont en passe de devenir le salaire minimum malaisien.

(2) “Corruption running wild at Cameron Highlands”, Ramakrishnan Ramasamyn, 1er juin 2010.

(3) “The Ravaging of Malaysia’s Cameron Highlands”, Kate Mayberry, 25 octobre 2013.

Photographies : Delphine K. et Aude Vidal