Ce 10 mai 2014, après 201 jours de présence, les bloqueurs inaugurent la maison qui remplace enfin la toile de tente qui les abritait du soleil et des pluies tropicales. « Cette maison est un geste, nous signifions par là que nous sommes ici pour rester », explique Philip Jau, l’instituteur Kayan qui coordonne la lutte. Depuis le début du blocage, au cours duquel la police est restée passive, il n’est pas question de répression. Il suffit d’attendre que le temps emporte leur résolution. Mais ici la patience est de mise, comme en témoigne la tranquillité avec laquelle est attendu pendant des heures l’invité d’honneur, l’avocat Baru Bian, qui défend depuis les années 1980 les droits des peuples natifs et a été élu à l’assemblée de l’état sous la bannière du principal parti d’opposition. « Je ne dis pas qu’il ne faut pas de barrage, se défend le député, mais nous en avons déjà tellement. »

De l’électricité... mais pour qui ?
C’est que le barrage de Baram n’est pas un projet unique, il est planifié dans le cadre du SCORE ou Sarawak Corridor of Renewable Energy. C’est le troisième d’une liste de treize projets hydroélectriques destinés à fournir de l’électricité. Mais à qui ? Aux villes et villages de cet état situé sur l’île de Bornéo ? Il produit déjà plus que ses besoins et ses voisins, le sultanat de Brunei et le Kalimantan indonésien, n’ont aucun besoin en énergie. La péninsule malaise, l’autre partie du pays, qui concentre autour de la capitale fédérale pouvoir politique, richesses économiques et population ? L’idée d’un câble sous-marin a été abandonnée, trop chère. L’industrie ? L’état est peu industrialisé. La seule possibilité qui demeure, c’est que s’installent après coup des industries gourmandes en électricité comme celle de l’aluminium. Dans le monde entier, les usines de transformation de la bauxite en aluminium s’installent ainsi à côté de barrages surdimensionnés comme à Tucuruí au Brésil, à Akosombo au Ghana, etc. Sans autre débouché pour son électricité, l’État n’aura pas d’autre choix que d’accepter un prix fixé par ces clients très particuliers. Le premier barrage ainsi construit au Sarawak, celui de Bakun, a coûté 7,5 milliards de ringgits (plus d’1,5 milliard d’euros). L’État a eu les plus grandes difficultés à trouver des partenaires pour le financer, depuis sa mise en eau en 2010 il délivre 1200 MW sur les 2400 prévus et n’a toujours pas de débouchés.

Des conséquences désastreuses
Personne ici n’ignore non plus les conséquences de la construction de Bakun, et une partie des habitants déplacés par ce projet sont venus à Long Lama pour découvrir un film documentaire qui leur est consacré. Une partie des 10.000 personnes concernées a fait le choix de s’installer un peu plus en amont du barrage. La retenue a inondé l’équivalent en superficie de l’île de Singapour, 70.000 hectares. Les tombes des ancêtres, les maisons longues, la forêt et les meilleures terres de ces peuples de fermiers sont désormais sous les eaux. Les rivières ont gonflé, les arbres au-dessus desquels il faut aujourd’hui naviguer rendent les transports plus hasardeux. Mais ils sont restés, construisant leurs maisons toujours plus haut à mesure que le niveau montait. Après avoir vu plusieurs fois leurs énergies ainsi emportées par les eaux, ils se sont résolus à construire des maisons flottantes. Asphyxie d’un peuple Cette histoire de lutte n’en fait pas oublier une autre, plus tragique.

Les autorités du Sarawak ont choisi, à l’encontre des souhaits des habitants recueillis par un anthropologue québécois, de les reloger en aval, dans le camp de Sungai Asap. Une partie de la communauté, soit un millier de familles, a cédé au chantage de l’État, qui a, dès la fin des années 1990, fermé les quelques services publics présents dans les villages concernés et menacé de ne verser aucune compensation aux habitants qui ne viendraient pas s’installer dans le camp. Très vite, le bilan pour ces derniers a été désastreux : les maigres compensations ont servi à acheter des maisons de mauvaise qualité, pauvrement conçues (il s’agit de longhouses traditionnelles, où vivent jusqu’à trente familles dans des appartements séparés, mais les architectes britanniques ont sous-estimé les dimensions de la pièce tout en longueur à l’entrée, qui est le lieu de la vie sociale), sans système de traitement des eaux usées et mises à disposition 50 % plus cher qu’un HLM de Kuala Lumpur, la capitale fédérale.

Les familles, endettées, ont reçu 1,2 ha de terre, parfois simplement incultivable, pour subvenir à leurs besoins. « C’est trop peu, se plaint une dame âgée, et la rivière [en aval du barrage] est trop petite. » Le passage à une subsistance entièrement salariée est pour eux calamiteux. Les hommes ne gagnent pas assez pour acheter de quoi nourrir leurs familles, les femmes n’ont plus d’activité, la faim n’est pas rare et beaucoup ont sombré dans l’alcoolisme. Il n’y a pas d’école secondaire, les transports publics sont inexistants et les eaux souillées. Jok Jau Evong, qui dirige aujourd’hui la branche de Bornéo de Sahabat Alam Malaysia (SAM, affiliée à Friends of the Earth International) et a, entre 2001 et 2002, relayé les plaintes des habitants, parle encore de ses visites comme de moments de grand désarroi à la vue de personnes qui ont tout perdu, et « n’ont même plus leur dignité ».

Habitants de Sungai Asap, ou partis en amont de la rivière, ils ont fait le trajet et témoignent des désastres humains qu’entraîne une telle construction, au-delà de ceux que nous connaissons déjà et qui concernent l’environnement : pourrissement des zones inondées et production massive de gaz à effet de serre, perturbation des écosystèmes et disparition des populations de poissons, érosion des estuaires par intrusion d’eau de mer, etc.

Des problèmes globaux
En se battant au titre de leurs droits communautaires pour les conditions de leur survie, contre la déforestation ou la construction d’un barrage, les peuples natifs rejoignent des préoccupations globales. L’opinion internationale, dans les années 1990, a eu une influence significative dans les affaires de cet État riche en ressources naturelles mais très pauvre et peu peuplé, livré aux appétits de sa classe dirigeante. Les peuples natifs comptent toujours sur elle, mais utilisent tous les autres outils à leur disposition, qu’il s’agisse de faire campagne contre le parti au pouvoir depuis l’indépendance, de mener procès sur procès pour la reconnaissance de leur droits communautaires (NCR) ou de bloquer des routes. Car ils n’ont plus d’autre choix : « Le gouvernement, résume Philip, nous assassine ».

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