Photo : Budget Maid, bonne pas chère. Les domestiques portent ici un t-shirt jaune.

En Asie du sud-est, coup de projecteur sur les migrantEs

L’affaire a aussi fait du bruit à Singapour, coïncidant avec un rapport alarmant des USA sur la Malaisie, l’ancien pays de rattachement de la ville-état : les politiques malaisiennes sur les migrantEs, trop sévères envers ces dernierEs et pas assez envers leur employeurs, découragent tout recours aux autorités en cas d’abus. Ils et elles travaillent dans l’industrie pour les hommes, comme bonnes ou prostituées pour les femmes, et sont trop inquiètEs d’une dénonciation pour faire valoir leurs droits. Ils sont des milliers à être réduits en esclavage et le pays est devenu une plaque tournante du trafic d’êtres humains dans la région. Jacob, un consultant anglais pour une ONG internationale rencontré à Penang dans un bar du quartier touristique, est sur les lieux pour envisager une mission à long terme dans cette ville classée à l’Unesco, qui fait les délices des visiteurs locaux et internationaux : « Désolé de gâcher vos vacances », conclut-il avant le début de la seconde mi-temps du match de foot.

Pauvreté des pays voisins (Indonésie, Philippines, Bangladesh et Népal) ou situation politique (les persécutions dont sont victimes les BirmanEs musulmanEs) poussent des migrantEs vers la Malaisie, pays prospère à l’échelle régionale. Une ancienne prostituée transsexuelle, Barbara, me cite les nationalités présentes sur Chulia Street à Penang : il faut ajouter les Thaïes et les Khmères. L’une d’elles passe dans la rue, elle part faire sa nuit. Nous la saluons tandis qu’elle s’éloigne d’un pas tranquille, malgré la multiplication des dangers qu’elle côtoie : vols et violences sont en augmentation dans la ville depuis quelques années, et la police ne fera rien pour elle si elle en est victime.

À Singapour on ne parle encore que de la situation des travailleuses domestiques, mal logées, victimes de mauvais traitements ou d’abus sexuels, tenues par les dettes qu’elles contractent à accepter tout poste, parfois illégales et mineures. Sans compter les longues heures passées au Bukit Timah ou dans d’autres centres commerciaux, à la disposition des potentielles clientes (1).

Photo : Great Link, lien formidable.

Une visite à Bukit Timah

Clientes, car ce sont les femmes qui sont dans les couples hétérosexuels chargées de l’emploi des femmes de ménage. En France (2) et à Singapour, si j’en crois les autres services présents au Bukit Timah. Inventaire à la Prévert… Deux espaces pour les enfants, que l’on peut faire garder en toute bonne conscience pour procéder aux achats : promis, on leur propose des activités créatives ; un magasin de cupcakes (« Vous ne pouvez pas acheter le bonheur, mais vous pouvez acheter un cupcake » annonce-t-on à l’entrée) ; une foule d’instituts de beauté qui font concurrence aux deux centres commerciaux voisins, dont c’est la spécialité (Beauty World Centre et Beauty World Plaza) et enfin, cerise sur le cupcake, un sex-shop pour dames, détail dont Al Jazeera ne rend pas compte, bizarrement. Le Bukit Timah Shopping Centre est la Mecque du développement personnel au féminin. Il est voisin de l’école Montessori de Singapour, pour les familles aisées qui veulent ce qu’il y a de mieux pour leurs proches.

Pourtant le Bukit Timah n’a rien d’un endroit girly, ni même agréable. C’est un mall un peu décrépit, modeste, qui accueille aussi des services s’adressant uniquement aux entreprises : comptabilité, matériel de bureau… pas très glamour. Un peu glauque également, le spectacle de ces très jeunes femmes indonésiennes, birmanes ou philippines qui sont assises en rang d’oignon dans certaines agences. La plupart des officines sont très simples, avec deux employéEs de bureau et des centaines de dossiers… pardon, de « biodata », dit la publicité à l’extérieur du bâtiment. D’autres font attendre sagement les bonnes, en t-shirt d’uniforme. Leur future maîtresse pourra les juger sur un premier contact humain (3) et, plutôt que d’attendre quelques interminables heures, l’emmener tout de suite à la maison. Les agences insistent : vous pouvez toujours ramener le produit s’il ne vous offre pas toute satisfaction.

Photo : Les locaux où les jeunes domestiques achèvent leur formation en attendant d'être recrutées. 

Environ un tiers des ménages singapouriens ont recours à des domestiques, évalue Yong, un jeune économiste de la National University of Singapore. Et la plupart assurent ménage (clean) et soin (care) aux enfants et aux personnes âgées qui vivent sous le même toit. La bonne également, disponible 24h/24 avec un jour de repos. Mais la tendance qui se développe, c’est de recourir à des services de ménage ponctuels, une fois dans la journée ou dans la semaine. Elles connaîtront les joies des journées passées dans les transports, à l’instar de leurs collègues en France qui peuvent ainsi accumuler de longues heures sans atteindre les 40h rémunérées/semaine. Mais dans une ville où un budget transports normal atteint vite cent dollars (soixante euros) et en l’absence de paiement forfaitaire mensuel.

Alors, quid du marché aux esclaves dont la rumeur a fait le tour des rédactions ? Le dimanche 20 juillet, je me suis rendue au Bukit Timah. J’ai été attristée par la vision de ces sages jeunes femmes en attente. J’en ai vu dont l’agence avait eu l’idée de profiter de ces temps à rien faire pour leur remontrer le film où on apprend à nettoyer les chiottes. Une autre continue la formation : devant les yeux des clientes et dans un espace qui reste vitré, certes, manière de prouver les excellents conseils prodigués aux bonnes. Mais il s’agit bien d’une formation. De démonstration, trois semaines après le reportage d’Al Jazeera, il n’est pas ou plus question. Au sous-sol, les choses sont encore plus claires : il y a un centre de formation mais il n’accueille pas le public.

Photo : Le public n'est pas bienvenu au sous-sol, on va bientôt me demander de partir.

La première fois que j’ai rencontré S. Rousseau, une économiste dont le travail porte sur « le retour de la domesticité » et les politiques d’aide aux « services à la personne » en France, j’ai trouvé ce sujet anecdotique. Et puis m’est apparu à quel point le sujet mettait en jeu des questions sociales et de genre : résolution des conflits des couples hétérosexuels non pas par la disparition de la disponibilité des femmes aux hommes mais par l’appel à la disponibilité d’autres femmes, exploitation de femmes pauvres, vieillissantes ou migrantes, rapport biaisé aux conditions matérielles de la vie de tous les jours… Il y a parmi les gens de mon entourage que j’estime le plus des personnes qui recourent aux services de femmes de ménage. J’ai du mal avec ça, même si je comprends leurs contraintes. Aussi me félicité-je qu’on témoigne pour une fois de l’intérêt pour le sort de migrantes non-prostituées.

Du journalisme en temps de coupes

Mais je ne peux m’empêcher de trouver malsaine la curiosité pour le Bukit Timah Shopping Centre et la manière dont elle s’est exprimée, par citations simplificatrices d’un article riche, par sensationnalisme et non-crédit des contributions, à croire que tout le monde avait convergé pour rendre compte de la situation à sa manière très personnelle. Alors que tout le monde, de la prestigieuse salle de rédaction au blog d’étudiante en com’, pillait les mêmes photos et se livrait à cet exercice qu’en cours de français nous appelions le résumé ou la note de synthèse. Aujourd’hui les nécessités de compression des coûts font que ce travail de réécriture, qui a toujours existé (c’est à ça que servent les dépêches d’agence), envahit le quotidien des rédactions aux dépens du travail de terrain et de suivi. Et sans que les études de lettres n’en soient plus prisées.


Photos et textes, si, si : Aude Vidal.

Photo : Bukit Timah Shopping Centre.

(1) Lire malgré son titre sensationnaliste l’excellente enquête d’Al Jazeera, dont ce paragraphe n’est qu’un résumé.

(2) S. Rousseau, Du balai. Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité, Raisons d’agir, 2011, maintes fois cité ici.

(3) Celles et ceux à qui il a été demandé d’être à la fois titulaire d’un diplôme élevé de sciences humaines, parfaitement cultivé-e dans son champ artistique et si possible de savoir un peu programmer pour créer un site web en échange de 1200 € mensuels apprécieront l’ironie qui consiste à juger une jeune fille d’une village birman sur un « feeling ».